jeudi 24 avril 2008

Les differentes coutumes et croyances


Le visible, l’invisible et le christianisme

Dans la conduite de leur vie, les corses sont guidés par l’idée que ce qu’ils voient, le domaine du visible, est doublé par une face invisible, mystérieuse, mais déterminante.
Cette vision de l’ordre des choses inspire aussi bien la religion chrétienne telle qu’elle est vécue par les corses, les pratiques médico-magiques et les représentations et conduites concernant les rapports de la nature et du surnaturel. Elle sous-entend la sagesse populaire telle que nous la trouvons dans les proverbes : leur forme imagée n’est pas un artifice de style, elle correspond à une vision de l’ordre des choses qui voit dans le visible, l’expression et le reflet de l’invisible, de l’essentiel et du spirituel. La quasi-totalité de la population Corse est de confession Catholique. Cette situation explique que la religion Catholique imprègne tous les actes de la vie.
Même si aujourd’hui, la pratique religieuse régulière est marquée par l’absentéisme, il reste que les grands rites chrétiens : baptême, communion, mariage, enterrement, sont observés massivement.
Cette tradition vivante et complexe associe étroitement la religion, la magie, la médecine populaire, la vision du surnaturel.
La religion assure la protection de tous les instants. On ne fait aucun projet d’avenir sans ajouter « si diu vole ». Les paysans, les bergers font bénir les champs, les maisons, les troupeaux.
La vierge a été proclamée par la consulta des théologiens le 31.01.1735 « Reine et protectrice de la Corse » le « Dio vi salvi regina» devient l’hymne Corse cette année là. Chant religieux à l’origine, les Corses en firent un chant guerrier. La vierge n’est pas évoquée pour protéger les plus malheureux mais pour protéger les Corses contre leurs ennemis.
Cette imprégnation religieuse de la vie quotidienne se remarque aussi dans les gestes les plus simples.
On compte les boisseaux de blé ou les bêtes en disant non pas « un, deux, trois » mais « nome di dieu (1) »,« e di i santi »(2), « e di a trinita »(3) et on poursuit par les chiffres ordinaires.
L’omniprésence de cette foi chrétienne ne va pas sans un certain anti-cléricalisme.
Le profond et sincère respect qu’inspire le prêtre dans sa fonction et dans son habit n’exclut pas une certaine défiance irrévérencieuse à l’égard de l’homme lui-même. Elle s’exprime dans des histoires gaillardes ; « in cumpania ancu u prete piglia moglia » ou dans l’expression courante pour désigner quelqu’un qu’il vaut mieux ne pas nommer « e u prete chi l’ha fattu ».Cette contradiction n’est pas étonnante.
En effet, le clergé Corse est étroitement lié au peuple dont il est issu, il partage les difficultés, l’idéal national et patriotique. Il a joué un rôle important dans les luttes mais aussi dans les querelles politiques et s’est ainsi rapproché du peuple des villageois qu’il conduisait. Les domaines du spirituel et du temporel sont intimement liés. Cela est visible dans l’organisation des communautés. Les confréries ont joué dans les périodes troublées, un rôle social et économique, en réconciliant des familles déchirées, en modérant leurs conflits. C’est dans le cadre de la confrérie que se prennent les décisions les plus urgentes concernant la vie de la communauté. Aujourd’hui les confréries ont gardé essentiellement un rôle spirituel, dans une stricte indépendance à l’égard de l’église.

L’ordre du temps

Chaque jour, chaque saint, chaque mois, apporte son lot de promesses, mais aussi d’incertitudes et de déceptions.
Certains jours de la semaine sont néfastes : le lundi et le vendredi. On ne commence, ni ne finit jamais un travail le vendredi. Dans certains villages du sud on ne fait pas sortir un mort de la maison un lundi. On tient également un grand compte de la lune.
Coupe de bois à feuilles caduques = vieille lune.
Coupe de bois à feuilles persistantes = nouvelle lune.
Le jour de la Noël « coupe » la lune. En effet, si Noël, tombe un jeudi, on peut tailler tous les jeudis de l’année, quelle que soit la lune.
La période de Noël est riche en traditions où se mêlent foi chrétienne et croyances héritées des premiers temps de l’humanité. Comme l’initiation aux prières secrètes durant la nuit du 24 au 25 décembre jusqu’à minuit. Ces prières secrètes les « incantesimi » sont destinées à arrêter les saignements, à délivrer de la douleur du feu, à guérir des vers et surtout à éloigner l’ochju, le mauvais œil suscité par l’envie ou la jalousie.
Chaque mois a sa particularité. Janvier doit être froid, Février le mois des intempéries, Mars changeant, l’eau du mois d’Août est bénéfique pour les vignes, Novembre se prête aux semailles et fait mûrir le vin dans les tonneaux « in san Martinu u mostu vale vinu ». Jusqu’à sainte Lucie (13 décembre) on peut semer sans compter.
Mais chaque défaillance se paye. Un beau temps à Noël est promesse de froid au printemps « Natale a u balcone, Pasqua a u fucone ».Le temps qu’il fait le jour de la chandeleur détermine la fin ou le prolongement de l’hiver « santa Maria ciriola, s’ellu piove di l’invernu simu fora, s’ell’è sole é bellu tempu trenta ghjorni simu dentru ».
Dans « l’almanach de la mémoire et des coutumes - Corse » de Claire Tièvant et Lucie Desideri, on retrouvera à travers le calendrier agricole et pastoral tous les évènements qui du levé du jour à la tombée de la nuit et du berceau à la tombe, ponctuaient autrefois et ponctuent encore, ici et là, la vie quotidienne des Corses.

Le surnaturel

Ceux qui lisent

Ceux qui savent lire les signes prédisent l’avenir.Ainsi la naissance dans un troupeau d’agneaux noirs avec une tâche blanche à l’épaule présage la mort d’un membre de la famille du berger, le hululement de la chouette (malacella) ou le bris d’un miroir sont de mauvaise augure. Ces signes là sont faciles à interpréter et tout le monde les connaît.
Beaucoup plus délicate est l’interprétation du crépitement du feu, la lecture par transparence des coquilles d’œufs mal formés sur lesquelles chaque tâche a une signification et surtout la lecture de l’omoplate du mouton (spalla o pace). Cette dernière pratique divinatoire est mentionnée par Giovanni Della Grossa et les Corses la partagent avec d’autres peuples méditerranéens (les grecs, les monténégrins, les berbères du haut atlas marocain). Elle consiste à prendre l’os de l’omoplate gauche d’un mouton que l’on fait bouillir afin d’enlever toute trace de chair. Par transparence le « spallistu » voit un certain nombre de signes. Selon la place qu’ils occupent sur la « spalla » leur signification est différente. Chaque face de la « spalla » concerne un domaine de la vie professionnelle, économique, de la vie du groupe familial du berger Les naissances, les morts, les départs, les accidents, les vendetta sont lisibles. Tout ce qui est lu se rapporte à la famille ou à la communauté du propriétaire de l’animal.
Aujourd’hui les « spallisti » ont pratiquement disparus.

Ceux qui voient

Nombreux sont ceux qui voient, non pas en rêve, mais pendant la veillée. Surtout en rentrant la nuit lorsque l’on passe près d’une église abandonnée, d’un pont, d’un cimetière, au passage d’un ruisseau. On peut voir se détacher de l’ombre une forme qu’on identifie comme quelqu’un qu’on connaît. On lui parle, mais on n’obtient pas de réponse. C’est une « finzione », une apparition. C’est le double de la personne qu’on a reconnu. Son double s’est déjà mis en marche vers la mort. La personne mourra dans un délai de trois jours à un an.
Un autre type de manifestation est le « spiritu ». Il peut arriver que peu de temps après sa mort une personne revienne dans les lieux qu’elle a habité poussée par un besoin impérieux. On s’efforce alors d’accomplir son désir afin que le mort puisse trouver le repos et laisser les vivants en paix. « Pace a i vivi e riposu a i morti ».

Ceux qui accomplissent
Les mazzeri

Le Mazzeru ou acciacatore – culpatore – culpamorte est un « chasseur d’âmes ».Il a le pouvoir de se dédoubler pendant son sommeil et de partir, en esprit, battre la campagne. Il est entraîné par une force irrésistible, en chemin il lui arrive de rencontrer des animaux sauvages (surtout des sangliers). Il tue un de ces animaux et quand il se penche vers lui il reconnaît une personne de son village ou de sa famille. Cette personne mourra inéluctablement.
Dans certaines régions du centre et du sud de la corse on dit que du 31Juillet au 1er Août sur les crêtes et les cols qui séparent les territoires de leurs communautés. Il combattent avec des armes singulières : les hampes d’asphodèle ( luminellu, talavellu, candelu). Ceux qui sont vaincus meurent dans l’année. De ces combats dépend la prospérité de chaque village pour l’année à venir. Dorothée Carrington nous en parle passionnément. Les Mazzeri ne soignent pas, ne guérissent pas et surtout il leur manque le système religieux. Ce sont des marginaux dans l’univers culturel Corse. D’ailleurs on devient « Mazzeru » quand on a été mal baptisé. Les Mazzeri sont les porteurs de la loi inéluctable de la vie et de la mort.

Les sorcières

Le personnage de la sorcière se présente en Corse avec des traits classiques. Alors que le’’Mazzeru’’ chasse dans l’espace sauvage la sorcière opère surtout dans les maisons dans lesquelles elle s’introduit par le trou de la serrure. Elle s’approche des berceaux et suce le sang des enfants endormis à la manière d’une belette dont elle prend la forme. Si on frappe une belette sorcière, il faut pour la tuer lui asséner un nombre pair de coups, sinon elle est sauvée.
Certains bandits, marchaient toujours en nombre pair par crainte de rencontrer des esprits. Pour se protéger des sorcières et des sorciers (un homme peut-être strigone ou surpatore) on emploie des loquets de bois sur lesquels leurs charmes se brisent ou encore « l’unghja di a grande bestia » (l’ongle de la grande bête) ou la « petra quadrata » qui attachée à la jambe gauche rend infatigable. On accroche aussi à la porte ou sous l’oreiller une faucille dentelée ou un peigne de métier à tisser, les sorciers ne savent compter que jusqu’à sept et perdent leur temps à compter les dents, quand l’aube arrive, il sont contraints de s’enfuir sans faire de mal.
Les autres figures des ténèbres

- Les processions des revenants âmes en peine, esprits des brouillards qui entourent et se saisissent des passants attardés par les chemins déserts « lagrimanti », « mortuloni » vont en compagnie « cumpania », « squadra d’arozza ». Il faut se plaquer contre un mur pour éviter d’être complètement enveloppé par ce fleuve d’ombres et tenir dirigé contre eux un poignard ou un simple clou.
- Les morts déclenchent également autour des maisons de violentes bourrasques quand ils n’y trouvent pas l’eau qu’on doit laisser sur le rebord de la fenêtre la nuit, et où ils viennent s’abreuver.

- L’imbuscata qui se rapproche du « malochju » est une autre forme d’agression des esprits. Lorsque l’on passe le gué d’une rivière à midi, ou devant un cimetière ou une fontaine à la tombée de la nuit, on risque de tomber dans une embuscade de mauvais esprits. Nous pouvons constater que nous retrouvons toujours les mêmes lieux, les frontières du visible et de l’invisible où deux versants de la réalité se touchent dangereusement. Par ailleurs « Strega » et « Mazzeri » sont deux figures principales d’un système de représentations et de croyances fort complexe. Le « Mazzeru » porte la loi de la vie et de la mort. La « Strega » exprime l’agressivité, le mal, le désordre. Le « Mazzeru » n’est ni responsable ni exorcisable, la Strega est responsable et vulnérable. Elle a donc été intégrée dans le système de représentation chrétien contrairement au « Mazzeru ». On peut constater à quel point christianisme et paganisme s’entremêlent dans la vision du surnaturel et l’on peut mesurer la profondeur de la pénétration de l’un et la persistance de l’autre.

Médecine empirique et magie blanche

Le thème de la magie et de la sorcellerie est corollaire à celui de la médecine populaire, l’un et l’autre entretenant souvent des rapports étroits dans la tradition. Les rîtes et les pratiques peuvent s’adonner en deux grands ensembles que l’on pourrait appeler « magie blanche et médecine empirique ». En effet, à côté de celui ou celle qui « « signe » les vers, l’ochju, le soleil, il y a celle qu’on appelle « la mammana ». Elle est accoucheuse et experte en remèdes de bonne femme « Bonna donna » sans qu’on puisse établir de frontière nette entre son domaine et celui de la « signatore », elle est parfois l’une et l’autre. Souvent, on trouvera entremêlés rite magique, prière chrétienne et médecine empirique.

La médecine empirique

Les paysans, les bergers au contact de la nature ont élaborés un corps de médecines empiriques qui mettaient en œuvre des processus physiques, chimiques et physiologiques, efficaces dans bien des cas.
Les tisanes
Infusions, décotions, macération (camomille, gentiane, bourrache etc...) sont employées contre les fièvres de toutes sortes (malaria, paludisme, fièvres de malte et même bronchite).
Contre les rétentions d’urine on donne à boire des tisanes de pariétaire (vitriola) et des queues de cerises. Pour les vers des infusions de « mousse corse ».Les angines se soignent avec des gargarismes de tiges d’aubépine. L’arba santa (achillée de ligurie) s’emploie en tisanes contre les vers intestinaux des enfants, en emplâtre elle guérit les entorses.

Les emplâtres et applications

Ils sont faits avec des produits naturels ou d’extraits ou d’onguents préparés. On peut citer en particulier « la nocca » (ellébore) dont on fait un grand usage : en dévotion pour les plaies du bétail mais surtout en applications directes sus les dents cariées pour tuer le nerf. On applique sur les verrues du lait de figues, ou on frotte avec des rondelles de tubercules d’asphodèle trois fois par jour, pendant trois semaines. On rejoint là les rîtes magiques. On pourrait citer bien d’autres remèdes.
La chaleur
Elle joue un rôle important également dans cette médecine traditionnelle. Elle est utilisée dans le procédé de l’enfournement, pour les cas de piqûre de la venimeuse « zinevra », dans les cas de sciatique. Mais aussi sous forme d’emplâtres, de cataplasmes de farine de lin, de son, de cendres, de « vitucciu » ( clématite flammette) contre toutes les douleurs et les inflammations.
Les sangsues sont largement utilisées. Les forgerons Corse savent encore guérir la sciatique par une cautérisation du lobe de l’oreille. La mammana et l’accunciatore (rebouteux) savent guérir les fractures et les immobiliser. Cette médecine empirique dont on ne peut nier l’efficacité est intimement liée au magico-religieux. Avant toute thérapeutique, il fallait conjurer le mauvais sort « l’ochju ». Comme nous l’avons déjà constaté, la référence au symbolique et le traitement objectif sont juxtaposés, mais ils peuvent être entremêlés inextricablement.

La magie blanche

La magie blanche est l’art d’agir sur les forces occultes pour protéger ou guérir ceux qui sont atteints par des puissances maléfiques. En Corse, on désigne par le terme de « l’ochju » les forces occultes dont un individu est victime. Le mauvais œil peut-être donné par les vivants c’est « innochju » ou par les morts « imbuscada ». Lorsqu’on est atteint du mauvais œil, on doit faire appel à celui ou celle qui possède le pouvoir de le chasser « ou de le briser »« crucia l’ochju ». Seul le « signadore » et « la signadora » doués de pouvoirs qui guérissent l’âme ou le corps, sont capables d’exorciser le mal. Nous développerons ce sujet longuement dans la partie suivante.
Un autre rite médico-magique commun en Corse est celui de la signature des vers « i vermi ». Le matériel est constitué par des fils blancs, dont la signatore coupe neuf morceaux. Elle récite des prières, fait trois signes de croix sur une assiette blanche remplie d’eau et laisse tomber un à un les fils dans l’assiette en prononçant une formule qui se réfère aux grandes fêtes du calendrier chrétien. Si les fils se tordent le sujet avait les vers et doit ressentir un soulagement immédiat. Dans les formules magiques de l’ochju et des « vermi », dieu, la vierge, les saints apparaissent souvent munis d’armes, ou d’instruments dont ils se servent pour combattre le mal. Nous constatons que nous sommes toujours en présence de forces spirituelles du bien et du mal. Par la prière, le geste (signe de croix) et l’adhésion du patient « la signatora » met en correspondance l’action symbolique, physique et psychologique.